Depuis une dizaine d’années, Hollywood pose des visages sur des corps qui ne sont pas les leurs. Un acteur mort en 1994 est revenu jouer un méchant. Des vedettes de près de 80 ans ont joué des hommes de plusieurs décennies plus jeunes. Les manchettes parlaient du visage. Les équipes, elles, se heurtaient à trois autres problèmes : la façon dont un corps bouge, la voix qui en sort, et qui a donné son accord.
Les modèles de vidéo IA ont fait du visage la partie bon marché. On peut bâtir un avatar généré à partir de quelques photos de référence et d’un court enregistrement de voix, et il aura l’air juste sur une image fixe. Une marque qui prépare un porte-parole IA affronte donc les trois mêmes problèmes que les studios, généralement avec beaucoup moins de matériel de référence et beaucoup moins de temps pour corriger le tir.
Tarkin : un visage emprunté et une trace écrite
Peter Cushing a joué le Grand Moff Tarkin dans le premier Star Wars, en 1977, et il est mort en 1994. Dans Rogue One, sorti en décembre 2016, l’acteur britannique Guy Henry jouait les scènes, avec sa voix et une performance en capture de mouvement. Industrial Light & Magic a ensuite posé un double numérique de Cushing par-dessus son jeu.
Lucasfilm avait la permission de la succession de Cushing. Selon Variety, Joyce Broughton, qui la gère, a été émue par le résultat. Sauf qu’en 1993, la société de Cushing avait signé une lettre d’entente avec Tyburn Film Productions pour un téléfilm jamais tourné, avec une clause interdisant d’utiliser son image sans le consentement écrit exprès et préalable de Tyburn. Tyburn a poursuivi. La Cour d’appel d’Angleterre a rejeté la poursuite en décembre 2025, neuf ans après la sortie du film. Le oui de la succession était valide. Ce n’était simplement pas le seul document qui comptait.
Ramener Tarkin a exigé un sosie, un plateau de capture et une grosse maison d’effets visuels. Un avatar de marque généré peut maintenant partir de photos prises sur le site de l’entreprise et d’un extrait de voix tiré d’un vieux webinaire. Plus la barrière baisse, plus la chaîne de consentement pèse lourd. Quand une ressemblance est aussi facile à fabriquer, c’est la paperasse qui distingue un avatar autorisé d’une usurpation d’identité.
Les législateurs commencent à l’écrire noir sur blanc. En mars 2024, le Tennessee a ajouté la voix à sa loi qui protège l’image d’une personne, en visant expressément le clonage par IA générative. En juin 2026, un comité du Sénat américain a adopté à l’unanimité le NO FAKES Act, qui donnerait à chaque personne, vedette ou simple citoyen, un droit fédéral sur les répliques numériques de sa voix et de son image. Le projet n’a pas encore force de loi.
The Irishman : visages jeunes, corps âgés
Pour The Irishman (2019), Martin Scorsese voulait que Robert De Niro, Al Pacino et Joe Pesci jouent sur plusieurs décennies sans casque ni marqueurs sur le visage. De Niro et Pesci avaient 76 ans, Pacino 79. ILM a conçu un dispositif où deux caméras témoins infrarouges encadraient la caméra principale, avec un logiciel qui reconstruisait des visages plus jeunes à partir de la lumière et de la géométrie captées. Le film compte 1 750 plans à effets visuels.
Les mains trahissent l’âge : elles ont été retouchées elles aussi, et les corps ont été ajustés au compositing dans certains retours en arrière. Un coach de posture travaillait avec les acteurs sur le plateau. Scorsese l’a résumé ainsi : « C’est une question de posture, de mouvement, de clarté du regard, de tout. » Sur SlashFilm, Hoai-Tran Bui a écrit que le rajeunissement pouvait lisser la peau, mais pas changer la façon dont un acteur de 76 ans porte son corps.
Les avatars générés montrent le même décalage. Donnez à un modèle la photo d’une personne de 30 ans et il rendra un visage de 30 ans, mais le langage corporel viendra du mouvement qui le pilote ou de schémas génériques. Plaquez un visage jeune sur les images d’un présentateur plus âgé en vidéo à vidéo, et sa posture et sa démarche suivent. Laissez un plan de présentateur sans direction, et le modèle a tendance à le meubler de gestes génériques : des mains qui bougent sans raison, des hochements de tête qui tombent à côté des mots. La solution est celle de Scorsese : diriger le corps. Choisissez un interprète de référence qui bouge comme le personnage, et rejetez les prises où les mains disent autre chose que le visage.
Dial of Destiny : des centaines d’heures de référence
Indiana Jones and the Dial of Destiny (2023) s’ouvre sur un prologue d’environ 25 minutes, situé en 1944, où Harrison Ford paraît quelque 35 ans plus jeune. Ford avait 78 ans au début de la production. ILM a utilisé ce qu’elle appelle FaceSwap, un terme parapluie pour plusieurs techniques : une tête 3D générée par ordinateur, de l’apprentissage automatique, de la peinture numérique, de l’animation par images clés et du travail d’éclairage, choisis plan par plan.
L’équipe disposait de centaines d’heures d’images des trois premiers Indiana Jones, qui montraient Ford sous des éclairages variés, et elle a comparé sa tête de synthèse côte à côte avec ces archives. Et Ford a joué les scènes lui-même. « Harrison est super en forme et plein d’énergie », a confié le superviseur des effets visuels Andrew Whitehurst à VFX Voice. Visage, corps et voix venaient tous de la même personne.
L’apprentissage automatique d’ILM travaillait à partir d’un visage documenté sur des décennies de cinéma. Un avatar de marque part d’ordinaire d’une poignée de photos et de quelques minutes de vidéo. Cet écart explique en bonne partie pourquoi les personnages générés dérivent. Chaque plan est une génération distincte et, là où la référence est mince, le modèle invente ce qu’il n’a pas vu : la mâchoire, la ligne des cheveux ou la couleur des yeux changent d’un clip à l’autre, parfois dans un même plan quand la tête tourne. Plus de référence aide : des photos sous plusieurs angles et éclairages, une courte vidéo de rotation, une première image fixée pour chaque plan. La révision aussi, en comparant chaque plan à la fiche de référence, comme ILM comparait sa tête aux archives.
Les doubles numériques, de l’écran au contrat
Jalons cités dans cet article
| Année | Événement |
|---|---|
| 1977 | Peter Cushing joue Tarkin dans le premier Star Wars |
| 1994 | Mort de Cushing |
| 2016 | Rogue One : Guy Henry joue, les traits de Cushing ajoutés avec la permission de sa succession |
| 2019 | The Irishman : rajeunissement sans marqueurs, 1 750 plans à effets |
| 2023 | Dial of Destiny : un prologue en 1944 avec un Harrison Ford rajeuni |
| 2023 | Contrat SAG-AFTRA : règles de consentement pour les répliques |
| 2024 | Le Tennessee protège la voix, visant le clonage par IA |
| 2025 | La Cour d’appel rejette une poursuite sur l’image de Cushing |
| 2026 | Un comité du Sénat américain adopte le NO FAKES Act |
Ce que les acteurs ont négocié, et ce que ça change pour une marque
En 2023, la question est arrivée à la table de négociation. Les membres de SAG-AFTRA ont fait la grève du 14 juillet au 9 novembre 2023. Le nouveau contrat télé et cinéma, ratifié le 5 décembre 2023 avec 78,33 % des voix, encadre les répliques numériques.
Le consentement avant la création. Un préavis d’au moins 48 heures avant le balayage 3D, et un consentement avant de créer la réplique.
Un consentement impossible à noyer. Clair et bien visible, signé ou paraphé à part, avec une description raisonnablement précise de l’usage prévu.
Un consentement pour chaque usage. Sauf exceptions limitées, chaque utilisation exige un accord, et couvrir plusieurs projets oblige à nommer chacun.
La rémunération, et la voix compte. L’interprète est payé pour l’usage, et les mêmes règles s’appliquent à une réplique de la voix qu’à une réplique de l’image.
Un avatar de marque généré relève rarement d’une convention syndicale, mais la logique se transpose à l’avatar d’un employé. Le contrat distingue la réplique liée à un emploi, créée avec la participation de l’interprète pour un projet précis, de la réplique créée de façon indépendante, fabriquée à partir de matériel existant pour un travail que l’interprète n’a jamais fait. Un avatar tourné lors d’une séance de captation avec votre directrice des ventes appartient à la première catégorie. Un avatar monté plus tard à partir de ses anciens webinaires appartient à la seconde, et mérite au moins autant de vigilance.
Le consentement par usage veut dire qu’un avatar approuvé pour des vidéos d’accueil des employés ne l’est pas d’office pour une pub télé. Et le syndicat traite comme une réplique tout personnage synthétique qui ressemble à un interprète réel : un bon test pour un visage de marque « inventé » qui ressemble drôlement à quelqu’un du bureau.
Quoi exiger avant de bâtir un avatar de marque
Un visage convaincant n’est plus la partie coûteuse. Le mouvement, la voix et la permission, oui. La divulgation et ce qu’un porte-parole IA peut affirmer sont traitées ici. Avant la première génération, obtenez ceci par écrit.
Le consentement pour le visage et la voix. Signé par la personne, nommant les deux, pour cet usage.
Une portée et une durée définies. Quelles vidéos, quelles plateformes, quelles langues, pour combien de temps, et ce qui arrive si la personne quitte l’entreprise.
Une vérification des contrats antérieurs. Ententes d’agence, anciennes commandites, autorisations signées il y a des années. La succession de Cushing avait dit oui, et une lettre de 1993 s’est quand même retrouvée en cour.
Une trousse de référence et un jeu qui colle au personnage. Assez de photos, d’angles et de matériel vocal pour garder le personnage identique d’un plan à l’autre, un interprète de référence dont les mouvements correspondent à l’âge de l’avatar, et une réponse claire sur la façon dont la dérive entre les plans sera repérée avant la livraison.
Sources
- ‘Rogue One’: Peter Cushing Digital Resurrection Could Change Industry (Variety, décembre 2016, en anglais)
- Guy Henry becomes Peter Cushing’s Tarkin in this Rogue One special effects video from Industrial Light & Magic (Slate, 21 février 2017, en anglais)
- Lunak Heavy Industries (UK) Ltd and Lucasfilm Ltd LLC v Tyburn Film Productions Ltd, [2025] EWCA Civ 1643 (Cour d’appel d’Angleterre et du pays de Galles, 18 décembre 2025, en anglais)
- De-aging The Irishman (fxguide, 6 décembre 2019, en anglais)
- The De-Aging in ‘The Irishman’ Isn’t Perfect, But It Is Essential (SlashFilm, 30 septembre 2019, en anglais)
- The Irishman: Robert De Niro and Al Pacino Had ‘Posture Coach’ to Play Younger Selves (Empire, 2019, en anglais)
- How ‘Indiana Jones and the Dial of Destiny’ De-Aged Harrison Ford (IndieWire, 2023, en anglais)
- Turning Back Time for Indiana Jones and the Dial of Destiny (VFX Voice, 8 août 2023, en anglais)
- 2023 TV/Theatrical Contracts (SAG-AFTRA, en anglais)
- Artificial Intelligence Resources: 2023 TV/Theatrical Contracts (SAG-AFTRA, en anglais)
- Gov. Lee Signs ELVIS Act Into Law (Bureau du gouverneur du Tennessee, 21 mars 2024, en anglais)
- Senate Committee Advances Bill to Protect Name, Image, Likeness and Voice Against Unauthorized AI Use (Holland & Knight, juin 2026, en anglais)